
Devant le miroir, je coiffe mes cheveux ; noirs et lourds ils caressent mon dos, noirs et lourds ils cacheront mes yeux quand je danserai. Avec des caresses paresseuses je peigne mes cheveux, ornement et habit, j’embaume les mèches avec des huiles enivrantes.
Devant le miroir, j’allonge mes cils noirs et lourds et les sourcils, sombres arcs au-dessus des yeux. Je lance des coups d’œil comme les amazones lancent des flèches, des regards empoisonnés qui blessent et des regards doux comme le péché.
Devant le miroir, j’empourpre mes lèvres, fruits charnus qui tentent ou condamnent, embrassent ou tuent, j’orne mes oreilles de perles, guirlandes de larmes qui caressent mon cou.
Devant le miroir, j’arrange ma chaînette fine comme un rayon de lune ; son pendentif parfumé au musc s’est caché entre mes seins. Je couvre mes poignets du tintement des bracelets ; des rubis scintillent aux chevilles.
Devant le miroir, je fais ondoyer mes voiles qui me montrent et me couvrent, une large ceinture serre ma taille et allonge mes hanches, ma robe est fendue jusqu’aux cuisses.
Devant le miroir je tourne et je danse ; ce soir, il me faut le cœur d’Hérode, son désir je dois attiser. J’ajoute un bijou, j’enlève un voile ; rien n’est de trop, rien n’est caché, je ne montre rien. La danse dira tout.
…
Derrière le lourd rideau, j’attends. Mon front est couvert, un voile est roulé autour de mon corps ; inconnue me montrerai-je devant Hérode.
Un chant résonne, je serre mon vêtement contre moi et je parcours la salle des festins. Mon pas fait naître des murmures ; les yeux baissés, le visage caché, je m’approche du trône.
Je m’agenouille.
Sous son regard fureteur, mon lourd voile glisse ; ses yeux caressent mon dos nu. Seuls mes noirs cheveux cachent ma tête penchée.
Avec une prétendue pudeur, je la lève ; mes lourds cils découvrent mes yeux. Hérode me regarde ; tous me regardent.
Les yeux dans les yeux, je le cloue au trône ; l’esclave couchée au sol domine son maître. Lentement, j’arrondis mes lèvres souriantes en un mot de salut ; derrière les paroles je le laisse deviner des promesses. Son regard s’embrase, avec un signe de main il me dit de danser.
La plainte d’une flûte donne le signal. Encore penchée vers le sol, mes bras tressaillent en un mouvement d’ailes. Je me lève, hésitante comme un oiseau qui cherche le vent, aveuglée par les cheveux noirs comme la nuit. Je jette ma tête en arrière ; en un ondoiement de vague qui se brise, les mèches glissent de mon visage ; pendant un instant, mon regard le brûle, puis mes paumes ornées le cachent. Il n’est pas encore temps.
Je me tourne, d’une main je lève mes lourds cheveux, de l’autre je descends mon voile sur les yeux ; mes épaules se montrent, ronds, alléchants, mon dos nu se cambre ; je balance mes hanches, dansant, je m’éloigne doucement de lui, je sens sa main tendue qui cherche à m’arrêter. J’ouvre mes bras et, faisant serpenter mes foulards comme un appel, je courbe mon dos en arrière, lentement. Mon corps menu est arqué comme un pont pour lui ; la tête renversée, je sens mon voile glisser de mes yeux – et je le fixe à nouveau.
Je le regarde ; il me regarde. Mes yeux l’appellent, ses yeux me répondent, m’exigent, me promettent. Je lui souris, je l’aguiche, je le leurre.
Je danse, mes voiles tournoyent et chatoyent, la soie me caresse comme son regard. Je danse comme submergée par le désir, je tends mes bras vers lui, je fais ondoyer mes cuisses. Mes cheveux lourds et noirs me cachent et me montrent à lui, je m’approche aux pas légers et je m’éloigne de ses doigts désireux, je fais chanter mes bijoux comme un doux appel.
Hérode se contient avec peine, le désir flambe dans ses yeux, il se hisse à moitié de son trône, il voudrait m’attirer à lui et étreindre ma taille frêle. Je virevolte, je tourne autour du trône, qu’Hérode perde la tête, sa tête et la tête de Jean ensemble je veux. Il convoite mon corps, il le payera de la tête. Dans ma danse, mes cheveux noirs se soulèvent et tombent lourds comme une hache, à mes mouvements de roseau sous le vent répondront les convulsions du corps de Jean.
Hérode me veut, me réclame, des richesses me mettra-t-il aux pieds. Je danse, je danse, mes boucles d’oreille j’enlève et je les jette devant lui, mon voile brodé d’or tombe en flottant. De tes richesses j’en veux pas, lui disent mes bras s’arrachant les bracelets sonnants. La moitié de mon royaume t’appartiendra, dit Hérode enflammé, je n’ai que faire de ton royaume, j’ai le ciel, lui répond mon corps d’un saut léger comme pour l’envol. Demande-moi tout ce que tu veux et je te le donnerai, crie Hérode ardemment, tout, tout ce que tu voudras, c’est ainsi je le jure devant tous !
Je m’approche en me déhanchant, la danse m’a ôté tous les voiles ; mettant un genou à terre devant lui, je me penche, le rubis entre mes seins chauds et palpitants scintille, son odeur de musc monte vers Hérode comme une offrande. De mes yeux sombres je le dévisage, du bout de la langue je lèche mes lèvres écarlates, Hérode est pétrifié sous mon regard. La tête, la tête de Jean Baptiste je veux, je lui murmure comme une caresse, donne-moi la tête de Jean.


